Après Maxa on the rocks et la trilogie qui explorait les rapports entre théâtre et musique (Je vous salue Jarry, Le Moine, La nonne sanglante), vous revenez à un texte classique...
Oui, il y avait l'idée de retrouver un matériau plus classique par rapport aux précédentes productions du Théâtre des Cerises et l'envie de revenir aux bases du travail de jeu. Avec Molière, il y a des références communes avec le public qui permettent d'avancer ensemble et de prolonger la discussion après le spectacle. Nous voulions revenir à l'esprit de La vérité, texte de Jean-Marie Piemme qui était présentée principalement dans les lycées. Cette proposition suscitait l'intérêt des lycéens et créer du débat par la suite. C'est important le débat d'idées et ce spectacle soulève beaucoup de questions.
Lisa Paul (NDLR: la comédienne présente également sur le projet) a relu beaucoup de pièces de Molière et on a pris énormément de plaisir avec ces textes de Molière qui donnent une matière très intéressante et diverse. Ce texte que nous avons découvert, nous a tout de suite beaucoup plu dans la mesure où il parlait de théâtre, du rapport au spectateur, et de beaucoup de choses qui nous touchent en tant que comédiennes.
La pièce, écrite en 1663, juste après l'École des femmes, est une comédie en un acte dans laquelle Molière répond aux attaques suscitées par cette pièce. Le texte comprend six personnages qui discutent dans un salon de ce spectacle de Molière et les avis divergent. Comment l'avez-vous adapté pour deux comédiennes?
On est parti de La critique de l'École des femmes que l'on a adapté et auquel on a ajouté des extraits de l'École des femmes pour illustrer le propos des personnages et les avis divergents. Puis, au fur et à mesure du travail, on a réparti les six rôles de la pièce en deux personnages, représentant chacun le point de vue de la « défense » et celui de « l’accusation » afin de retranscrire fidèlement l'esprit de contradiction et de débat de la pièce. Le travail de distribution a été conséquent. Ensuite, il y a eu tout un travail sur le corps et la voix pour trouver les attitudes et faire exister les personnages, et enfin imaginer les bascules entre les personnages de La critique et ceux de l'École des femmes. Ce procédé nous permet d'intégrer des intrprétations décalées de l'École des femmes, au service des arguments du débat. On avait envie de se lancer ce défi pour inventer une nouvelle forme originale.
Comment avez-vous conçu cette forme originale?
Le spectacle est construit dans un rapport bi-frontal, avec les spectateurs répartis en deux espaces de part et d'autre de la zone de jeu. La scénographie ne place l'action ni dans un lieu ni dans un temps définis. Il n'y a pas de décor, ce qui nous permet de sortir de l'espace confiné et marqué du salon dans la pièce originale. Seul le livre de L'École des femmes sert de symbolique et de rituel de passage d'une pièce à l'autre. Du point de vue du jeu, il a fallu trouver un registre théâtral qui fonctionnait dans les deux modes (le débat contradictoire et les extraits joués qui viennent l'illustrer). Il n'y a donc pas un jeu naturaliste pour la critique et un jeu façon « commedia » pour L'École des femmes. On a cherché un registre intermédiaire avec des personnages caricaturaux dans une virtuosité contemporaine, avec toujours l'idée de faire entendre le texte, les sous-entendus, tout en étant attentifs au rythme et au comique. Le texte est très bien écrit et il nous a suffi d'avoir une coquille de personnages suffisamment forte pour rebondir sur le rythme des débats et créer des variations.
Le texte ne reste pas centré sur l'École des femmes mais s'ouvre sur une réflexion théorique sur le théâtre, les règles de l'art ou encore le rapport aux spectateurs. C'est un manifeste de médiation culturelle avant l'heure?
Oui, c'est le propre de Molière. Mise à part l'ancienneté de la langue, les thèmes évoqués et les débats restent actuels. Il parle des phénomènes de mode, de la pudeur, du poids des religions mais aussi du regard du spectateur ou encore du fossé entre les classes sociales. Seuls les rapports de force et de hiérarchie sont datés mais les extraits de L'École des femmes sont là pour resituer le contexte. Les caricatures de l'époque sont transposables à nos archétypes d'aujourd'hui. Le but de ce pamphlet est de voir quelle opinion prédomine. La forme que l'on a choisie permet de rester dans le thème et d'apporter une réflexion sur les codes de représentation du théâtre aujourd'hui et d'observer l'évolution des règles de l'art.
Le texte, même s'il laisse la place au débat contradictoire, est assez orienté et le spectateur ressent en arrière-plan la parole de Molière qui se justifie après la querelle déclenchée par L'École des femmes.
Oui, il y a un parti-pris très marqué mais nous avons essayé de ne pas l'appuyer. Nous voulions exposer les deux points de vue qui sont défendables et rester dans un débat ouvert. Le débat n'est pas à sens unique et Molière est parfois de mauvaise foi au service de ses détracteurs. Même pour les personnages qui défendent sa pièce, il leur prête parfois un peu de démagogie qui les dessert et donne du poids à l'opinion inverse. Nous avons voulu conserver cet esprit pour équilibrer le propos, offrir un débat sur le plateau, qui, on l'espère se prolongera parmi les spectateurs...
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR THOMAS JAGLIN