Durant les mois de Novembre et Décembre, retrouvez l’entretien avec Francoise Thyrion, directrice de la Salle Vasse et chanteuse à l’occasion des soirées Chantons sous les toits chez toi, où elle et l’accordéoniste Fred Bellayer se rendent à la demande chez les spectateurs uniques d’un hommage aux poètes qui ont mis en musique leurs mots. Le mardi 15 novembre à 20h, Angers Nantes Opera les accueillera également dans le Foyer du Théâtre Graslin pour une soirée unique. Les deux artistes seront finalement en représentation au Café de la Perle à Nantes, près de la Place du Commerce, le vendredi 9 décembre à 20h30 (entrée à la discrétion des spectateurs). Rencontre…
Les poètes que vous avez choisis (Cocteau, Queneau, Desnos, Cahun…) sont tous des artistes de la première moitié du 20ème siècle. Il me semble que cela correspond également à votre travail théâtral, attaché à ces mouvements surréalistes, dadaïstes, symbolistes… Comment avez-vous choisis les auteurs et les chansons, et comment vous touchent-ils ?
J’ai connu Strindberg, Gatti, Cocteau, Brecht par le théâtre. J’ai eu la chance de proférer leurs textes sur la scène et je suis plus une diseuse qu’une chanteuse. Les chants que j’ai choisis sont intimement mêlés aux spectacles dans lesquels j’ai joué. Il se trouve que je suis venue au théâtre en 1963, alors que j’avais treize ans – eh oui, je suis une comédienne du siècle dernier ! – et on m’a engagée dans un spectacle parce que le metteur en scène cherchait une gamine qui ressemblait à Zazie, je faisais l’affaire et évidemment, j’ai lu le texte de Queneau. Je suis donc entrée en théâtre et en poésie grâce à ce poète. Il se trouve par ailleurs que j’ai aimé le surréalisme, c’était ma modernité… Dada et le symbolisme, c’était la modernité de la génération d’avant, celle qui m’a enseigné le monde !
Il me semble que votre chant est empreint de tristesse et de résistance. Est-ce votre ressenti ?
Pas du tout ! J’aime beaucoup Jo Dassin, Françoise Hardy, Barbara, Bashung, Camille, le slam… Mais je suis incapable de les chanter aussi bien qu’eux ! On peut les écouter tant qu’on veut. Je chante principalement des textes qui sont mis en musique par Michel Valmer. C’est un hommage à ce musicien de scène qui a su mettre de façon unique et sensible tous ces textes en musique. Et il se trouve que ce musicien est l’homme avec qui je travaille et je vis. Tout cela n’est pas triste mais plutôt sentimental ! Si ces chants vous semblent tristes c’est qu’ils chantent ma jeunesse qui est celle du passé. Mon passé est tissé de résistance, de révolte, de combat. C’est la génération d’après la Shoah, nos parents ont connu deux guerres, il a fallu briser leurs silences et raviver leurs âmes chagrinées. Pour cela, il a fallu de l’enthousiasme. Peut-être que cet enthousiasme semble aujourd’hui un peu obsolète ?
Vous proposez cette soirée poétique et musicale au Théâtre Graslin le 15 novembre prochain, mais également dans le cadre de « soirées nomades sur commande », que toute personne intéressée peut demander à domicile. Comment avez-vous imaginé cette forme de spectacle ? N’est-ce pas renouer avec le rôle original de « saltimbanque » de l’acteur de théâtre et du chanteur populaire ?
Plusieurs structures d’importance proposent déjà cette formule au public. Je pense qu’aller vers les spectateurs reste essentiel. Surtout en ce moment, où les gens se calfeutrent chez eux, se bouchent les oreilles avec des casques qui les isolent du bruit du monde, du bruit des autres. Il faut aller vers eux, nous sommes très malades de solitude ! On va chez les gens, on leur offre un spectacle. Ils sont venus à la Salle Vasse dépenser leur argent, on leur doit bien ça ! Oui, c’est mon côté saltimbanque, comme Diderot qui en échange d’un conte demandait un bon repas ou un écu d’or !
Chez qui êtes-vous demandée ? Quel est votre ressenti de ces soirées intimistes ?
Ceux qui me demandent de jouer chez eux, pour le moment, ce sont les Amis de Vasse. Ils sont prioritaires. Le bouche à oreille fera le reste ! Les gens qui me connaissent et qui m’ont vue jouer à Nantes ne sont pas si nombreux que ça… Je chante sans micro pour un public restreint, et pour le reste on verra dans le futur. Je vais faire du porte à porte, cela me permettra de mieux connaître Nantes. D’ailleurs je n’aurais peut-être pas imaginé ce tour de chant à Bruxelles, Paris, Strasbourg, Toulouse ou Lille, qui sont des villes où j’ai vécu. Tous les poèmes que j’ai choisis se révèlent en rapport avec cette ville. Nantes est une ville profondément littéraire et plastique. Avec Michel Valmer et Milou mon chat, nous habitons à présent sur l’Ile de Nantes. Je me lève tous les jours et je regarde la Loire. Une île en pleine ville, n’est-ce pas extraordinaire ? Au loin, le fleuve se perd dans le ciel avant de se noyer dans l’Océan. Et le vent de l’Océan nous apporte son parfum violent et enivrant. La ville s’étale au bord de l’Erdre et des bras de la Loire qui se pend au ciel, ainsi la ville se perd dans l’Océan et s’évade. La ville est l’Océan, elle en respire les vagues, les flux, les reflux, les ressacs, les tempêtes, les accalmies et les colères. L’évasion des mots et des émois de l’âme. Cette ville est comme un poème particulier et universel.
Vous êtes-vous également impliquée en tant que femme de théâtre et avez-vous imaginé une mise en scène particulière pour ces soirées ?
Un fil conducteur relie les poèmes. C’est mon histoire, celle d’une petite fille que le théâtre a faite femme. Fred Bellayer, l’accordéoniste qui m’accompagne, a fait partie de nombreux spectacles créés par la Compagnie Théâtrale Science 89. Quant au Foyer du Théâtre Graslin, il n’a pas besoin d’être mis en scène. Sa situation à l’entrée de l’Opéra est déjà en soi une scénographie incontournable. Le Foyer de l’Opéra ou le cœur du chant d’une ville. Jean-Paul Davoy nous fait un beau cadeau que de me permettre de m’exprimer là !
ENTRETIEN REALISE PAR MARION GOMMARD DEPUIS L'ASIE